Taha’a, L’âme et la sève


Méconnue, Taha’a est une île à part, qui cultive et préserve une saveur originale. Forte de toutes ses spécificités, elle demeure l’âme et la sève de la Polynésie, réservant toutes ses richesses aux plus humbles et déterminés de ses visiteurs.

Ceinture de motu, des îlots coralliens, bordant le lagon de Taha'a

C’est sans doute aux alentours du 6ème siècle de notre ère que Taha’a fut peuplée par les premiers arrivants Polynésiens, au cours de leur vaste mouvement d’installation dans l’archipel de la Société. On y répertoria, au 20ème siècle, pas moins de 169 structures archéologiques, parfois même immergées, qui témoignent du riche passé spirituel de cette île. C’est à Taha’a d’ailleurs, au début du 19ème siècle, que fut fondée une institution religieuse, une sorte de séminaire dont étaient issus la plupart des missionnaires protestants qui se dispersèrent ensuite dans les îles du Pacifique.

Taha’a a toujours aimé préserver sa différence, prise pendant plusieurs siècles entre les feux croisés et rivaux de Bora Bora et Raiatea, puis s’insurgeant contre l’impopulaire roi de Tahiti et Raiatea, Tamatoa V, qui finira par être déposé en 1871, jusqu’à être l’une des dernières îles Sous-le-Vent soumise par la France, en 1897.

L’indomptable

Vue aérienne du récif de l'île de Taha'a © P. Bacchet
Gousses de vanille de l'île de Taha'a ©P. Bacchet
Accès au

Cas unique dans les archipels polynésiens, un même récif rassemble en un seul et vaste lagon les îles de Raiatea et Taha’a. Cette dernière s’aborde donc par son lagon, puisqu’elle ne dispose pas d’aéroport, utilisant celui de Raiatea, dont elle est séparée uniquement par un chenal lagonaire de 5 km.

Aux temps anciens, il est dit que Taha’a, alors nommée Uporu, était masquée à la vue de Havai’i (Raiatea), l’île fondatrice, par… l’île de Tahiti ! Lorsque Tahiti pris le large, pour tenter de rayonner par elle-même sur le monde polynésien, Taha’a est enfin apparue aux yeux de tous. Son nom se traduit, ainsi, littéralement par «nudité» dans son acception courante, comme « dévoilée », alors que certains aujourd’hui l’interprètent comme l’île qui «Tâ Haa », celle qui «rend humble».

Le fond de la baie de Haamene, une des plus profondes de la Polynésie française, avec, en arrière plan, l'île de Raiatea qui partage un même lagon avec Taha'a
Cascade Pueheru sur l'île de Taha'a ©F.Jacq

Taha’a, l’indomptable, est aujourd’hui devenue la première productrice agricole de vanille et de coprah de Polynésie française, accueillant par ailleurs l’unique Relais & Châteaux du Pays. Elle est également la seule terre dont on peut faire totalement le tour à la voile dans le lagon, dévoilant ses baies profondes et ses vallées fertiles, ainsi que son chapelet de motu qui borde le récif au Nord.

Se rendre à Taha’a ne s’improvise pas. Pour pouvoir y accoster, depuis Raiatea, il faut prendre une navette très tôt le matin depuis le port de Uturoa, ou convenir avec les hôtels ou pensions qu’ils vous assurent le transfert. C’est un coût à prévoir, en plus du déplacement aérien. Cette traversée est bien le meilleur moyen d’arriver sur l’île, à fleur de lagon, esquivant le grand ban central, empruntant le chenal, hésitant entre le bleu marine, le turquoise et le vert qui délimitent cette route maritime. C’est une traversée importante, au rythme d’un léger clapot, qui permet d’admirer d’un côté les embruns qui s’élèvent au-dessus de la barrière de corail ; et qui, de l’autre côté, laisse apparaître, lentement, petit à petit, les promesses d’un monde attirant et pas tout à fait analogue. Ce trajet provoque souvent une sensation très physique des éléments, de l’immensité alentour… Puis vient le premier pas sur Taha’a, en général via un petit ponton tout simple, en bois. Le séjour commence. Plus tard, lorsqu’il faudra repartir, ce sera souvent avec la gorge un peu nouée que l’on refera le voyage en sens inverse…

Danse des voiles

Voiliers naviguant dans le lagon de l'île de Taha'a ©Marine Nationale - Laetitia Rapuzzi

Pour les connaisseurs des Îles sous-le-Vent, le lagon double de Raiatea et Taha’a est un terrain de jeu inépuisable. Toute la partie qui borde Taha’a en offre les aspects les plus spectaculaires. Tout autour de Taha’a, la barrière de corail est ininterrompue, rythmée par plus de 40 motu (îlots coralliens), avec seulement deux passes situées au sud de chaque côté de l’île

Le premier des attraits est donc de naviguer sur ce lagon. Tout au long de l’année, on peut y croiser de nombreux voiliers, monocoques ou multicoques, qui viennent pour certains de l’autre bout du monde, ou simplement de Raiatea qui abrite les plus importantes bases de location de la Polynésie. Ainsi, pour la majorité des amateurs de vacances à la voile, ils doivent leurs premiers émois à Taha’a, dont le lagon permet de se balader, de mouiller, s’adonner à tous les loisirs nautiques, en toute liberté et en toute sécurité, comme sur un lac. Par ailleurs, pouvoir faire le tour de l’île sans quitter le lagon est une spécificité telle que la plus importante régate festive du Pacifique insulaire, la Tahiti Pearl Regatta, programme ce parcours chaque année, offrant à la population de l’île, et aux visiteurs, un ballet de voiles et de spis bariolés qui s’affrontent dans un décor hors du commun.

De la même manière, les navires de croisière aiment à traverser ce lagon pour que leurs passagers puissent admirer Taha’a depuis les ponts supérieurs, à l’instar du MS Paul Gauguin qui trois fois par mois vient déposer son ancre face à Patio (au Nord). Celui-ci débarque la totalité de ses passagers sur un motu réservé à cet effet, pour une journée de calme, de charme et de dépaysement garantis. Chaque année, plus de 700 résidents de Polynésie embarquent ainsi sur ce paquebot avec des visiteurs du monde entier pour redécouvrir le bonheur de la vie dans les archipels.

Il faut dire que le lagon de Taha’a, pour lequel la commune vient de voter une résolution pour la réalisation d’un Plan de Gestion des Espaces Maritimes (PGEM), est d’une remarquable beauté, préservé de la plupart des maux qui menacent en général les récifs coralliens. L’île est peu urbanisée, les villages et habitations étant répartis sur tout le littoral. L’agriculture y est toujours pratiquée de manière traditionnelle et raisonnée, et l’on ne constate aucune pollution chimique notable. Pour le moment également, aucune surpêche ni suractivité touristique ne constituent un péril important.

Magasin du village de Tiva sur l'île de Taha'a ©P. Bacchet

Sereine prestance

Il faut aussi passer du temps sur l’île proprement dite, à terre, et se laisser gagner par le rythme, les saveurs et les délicats parfums qui flânent parmi les alizés. Taha’a est remarquable de sérénité, et bien que l’on puisse en faire le tour rapidement, de par sa superficie, celui qui s’y abandonne et qui prend son temps va pouvoir en explorer les multiples aspects. Souvent, ce sera dans les détails et non dans la recherche d’un « spectacle » mis en scène ou orchestré, que va se révéler la prestance et l’histoire particulières d’une île pas tout à fait semblable à ses sœurs des Îles sous-le-Vent.

C’est connu, ses vanilleraies sont l’un des éléments forts utilisés pour sa promotion.     L’île, réputée pour sa culture de la variété Vanille de Tahiti (vanilla tahitensis), en est le principal exportateur de la Polynésie, et cela depuis de très nombreuses décennies. Toutes les excursions proposées transportent le visiteur au beau milieu d’une plantation, expliquent et détaillent le « mariage » manuel qui permet à l’orchidée de donner naissance aux gousses tant convoitées. Ce que l’on connaît moins, et qui est pourtant très caractéristique également, c’est la prédominance de Taha’a pour tout ce qui touche au coprah et à la coco sèche. Parmi les six disciplines des sports traditionnels polynésiens, il en est deux pour lesquelles les équipes de Taha’a s’illustrent particulièrement chaque année, lors des grandes festivités du Heiva i Tahiti : le concours de coprah et le grimper au cocotier. La première est une épreuve de dextérité au cours de laquelle chaque équipe, dans un minimum de temps, doit ouvrir des noix de cocos entières afin d’en récupérer la pulpe et en collecter ainsi le maximum. L’opération paraît d’une simplicité totale lorsqu’elle est ainsi effectuée par des familles expertes en la matière… Le visiteur qui s’y essaye comprendra immédiatement le tour de force que cela représente !

Coucher de soleil, avec au loin, la silhouette caractéristique de l'île de Bora Bora ©P. Bacchet

Joies d’enfance

Naviguer est une chose, mettre la tête sous l’eau en est une autre. Un des points forts de toute visite de Taha’a est la « descente » du Jardin de Corail. Il en existe deux, mais le plus connu se situe entre le motu Maharare et le motu Tautau, sur lequel est construit Le Taha’a Island Resort & Spa, vitrine haut de gamme de l’art de vivre polynésien, auréolé du prestigieux label « Relais & Châteaux ». La silhouette emblématique de Bora Bora se distingue de l’horizon, en arrivant dans ce jardin qui porte bien son nom, à la fois pour la luxuriance qui le caractérise, et cette atmosphère de jardin d’enfant. Car il s’agit bien d’un voyage parmi les émotions de l’enfance, redevenues vives et joyeuses, lorsque – emporté par un courant soutenu, dans 50 centimètres d’une eau limpide, équipé d’un masque et d’un tuba – on semble devenir le témoin de toute la vie aquatique la plus colorée et mutine qui puisse exister. Chaque poisson, chaque corail, chaque anémone et chaque oursin semble s’ingénier à se différentier des autres, par sa couleur, ses prouesses, sa vivacité ou son immobilité.

Il existe ainsi, tout autour de l’île, plusieurs sites parfaitement accessibles pour l’exploration du lagon, que ce soit en restant en surface, dans un environnement totalement sécurisé, ou lors de plongées sous-marines étonnantes, telles la plongée dite du Trou de la Pieuvre. Ainsi, en spéléologie aquatique sous le platier qui sépare Taha’a et Raiatea, en plongeant au milieu des stalactites, plutôt jaunes, deux salles différentes se laissent explorer par les plongeurs les plus audacieux. Encore une occasion de renouer avec les émotions fortes de l’enfance, avec la découverte d’un monde inconnu et saisissant.

Sur les hauteurs de Tahaa, vue splendide sur Bora Bora ©Tim-Mckenna.com
Au petit matin, vue des eaux de la baie de Haamene où viennent se reflèter les hauteurs de Taha'a ©P. Bacchet

Les familles de Taha’a ont l’entraînement, puisque l’île est, là encore, l’une des premières exportatrices de coprah de la Polynésie. Il faut donc visiter les cocoteraies, soit en bord de lagon, soit dans le retrait des vallées, qui servent aussi de parcs pour les troupeaux de vaches. Et il faut aller découvrir les séchoirs à coprah, édifices de tôles et de bois, totalement artisanaux, où la noix de coco affronte le soleil polynésien avant d’être transformée en huile de coco, puis en monoï de Tahiti.

Ce n’est pas un hasard si, en 2006, Taha’a avait été choisie pour l’organisation du Forum de l’Agriculture des Îles sous-le-Vent, le Farereira’a no te Ta’ata Faapu no Raromatai. Ce n’est pas non plus un hasard si, parmi les temps forts, s’y déroule chaque année une foire agricole riche et vivante. En partant ainsi à la découverte de la diversité des productions de la terre (Vanille, Coprah, Noni, Tiare, Ananas etc.), les éléments qui fondent sa culture se dévoilent un à un.

Des sentiers de mémoires

Vues des Panoramas des valées de Haamene Ohiri & de Pahure à Taha'a ©F.Jacq

Taha’a se prête parfaitement aussi à la randonnée, laissant entrevoir toute la diversité des arbres et des fleurs qui s’y développent, mais également des vestiges historiques. Avec un guide, il est possible d’aller découvrir le grand marae de Vaimai, dissimulé jusqu’au dernier moment par un sentier à la végétation dense. De même, la vallée de Fa’aaha regorge de sites historiques : Ofai Fanauraa, lieu de naissance de Hiro, le marae Te tau i Uporu, ou encore Ofai Te Nohu, la Pierre Poisson (« nohu » étant le nom du poisson-pierre, redouté en raison de son dard venimeux), véritable gardienne de la baie. De même, les différents types de plantations, bananeraies ou tarodières, mais aussi les grandes cascades de fonds de vallées, l’horticulture, les banians centenaires souvent liés également à des légendes, défileront au gré des chemins et sentiers empruntés.

Et puis, en prenant un peu de hauteur, à certaines heures du jour (assez tôt le matin, généralement, au lever du soleil), il faut se laisser aspirer par les reflets des baies calmes et apaisées, qui miroitent parfois comme des jeux de lumière ciselés par la tradition et le mythe. C’est toute cette atmosphère, hors du temps contemporain, hors de son rythme et de ses rites, qui enveloppe la terre de Taha’a – celle « qui rend humble ». 

Stéphane Renard

Végétation de l'île de Taha'a © P. Bacchet